William Trachsel : “Si rien ne change, c’est la mort de la Transju dans 5 ans”

SKI DE FOND – Le coordinateur historique de La Transjurassienne, William Trachsel, a tiré sa révérence après 18 années à promouvoir et défendre la plus grande course de ski de fond de France. Au moment de partir en retraite, il revient, dans un long entretien à Nordic magazine, sur presque deux décennies d’évolution du ski nordique. Et s’inquiète du “climat franco-français” peu propice à l’organisation d’épreuves populaires.

 

William Trachsel, après 18 années passées à Trans’organisation, vous entamez très bientôt une nouvelle vie de retraité… S’il en fallait un, quel souvenir marquant garderez-vous des différentes organisations de La Transjurassienne ?

Il y a bien une édition qui sort devant les autres : celle de 2000, l’année où l’épreuve est labellisée coupe du monde, une première sur une course populaire. Ce ne s’était jamais fait nulle part, ni auparavant. C’était un challenge à relever avec des contraintes fortes liées à l’accueil des meilleurs athlètes mondiaux. Tout le monde était présent. Ça a été un très belle expérience pour tous, mais ce qui a été dommageable pour nous, c’est l’année suivante où la course fut annulée. Ça a été très dur à vivre surtout après le buzz qu’on avait réalisé en 2000 et l’énorme coup de projecteur mis sur notre épreuve.

Y a-t-il une déception de quitter vos fonctions après l’annulation de la dernière édition de La Transjurassienne, cet hiver en février ?

Oui c’est décevant de partir après une annulation. Mais heureusement, cette année 2016 a vu une Transju’trail plus que réussie avec 50% d’augmentation du nombre de coureurs pour la 9e édition. On part sur une situation un peu plus équilibrée, une grande satisfaction…

En 18 années, outre les hivers plus ou moins enneigés, l’organisation d’une épreuve populaire s’est considérablement compliquée. Comment avez-vous vécu cela au fil des années ?

Oui, on nous dit toujours qu’on va alléger, mais tout devient toujours plus complexe sur le plan administratif, météo… cela nous pénalise vis-à-vis de l’international. on vit un système franco-français très particulier avec une addition de contraintes non exigées à l’étranger comme les certificats médicaux par exemple. Quand on parle de la Scandinavie, très préoccupée par l’environnement, ils n’ont pas de bâtons dans les roues pour développement un sport ou des événements liés au ski nordique, une pratique non polluante, dans l’air du temps…

En Suède, ils ont changé de siècle en changeant beaucoup de choses ; les mentalités, la société civile basée aujourd’hui sur une société de loisirs où les gens ont plus de temps pour eux… ça laisse une opportunité pour faire du développement économique via un événement populaire et sportif. La Vasaloppet a explosé les compteurs avec 68 000 skieurs présents sur la semaine en mars dernier : ils en ont fait un événement économique majeur. C’est bien mais ils ne s’arrêtent pas là-dessus, et réfléchissent à une organisation de nuit en autonomie. Ils créent ainsi un événement de plus pour poursuivre ce développement. L’épreuve est limitée à 750 équipes et dès l’ouverture des inscriptions en mars, tous les billets ont été vendus. Chez nous, on ne sait pas voir ce potentiel économique, certes sans avoir une culture nordique comme en Scandinavie. Le massif jurassien a toute légitimité à devenir le massif nordique français, et ce, au-delà de La Transjurassienne.

Trans’organisation, qui s’appuie sur dix clubs, est aussi passée par des moments clés comme l’arrêt de la Trans’roller qui a séduit jusqu’à 1200 coureurs entre Pontarlier et Mouthe mais également par la création de la Transju’trail courue ce début juin par plus de 4000 sportifs… Un événement devenu essentiel pour sécuriser les finances de Trans’organisation ?

On voit bien que le trail a le vent en poupe, pourquoi ne pas créer un trail blanc, en relais par exemple depuis Prémanon à pied et en skis… Les idées, il y en a. Il faut que nos élus, nos administrations, comprennent cet enjeu. Ce n’est pas antinomique de proposer des épreuves avec le fait de protéger l’environnent. Financièrement, la Transju’trail est devenue indispensable. Et cela nous incite à ouvrir la réflexion sur d’autres épreuves. Quand on voit ce qu’il se passe en Estonie, en Norvège, les organisations se sont renforcées professionnellement et proposent de nouveaux événements. Cette démarche complémentaire permet de pérenniser une organisation. Ça fait chaud au coeur de réaliser une si belle édition de la Transju’trail. Les réorientations ont porté leurs fruits avec de nouveaux parcours comme le 10 km par exemple qui a séduit de suite 300 participants. Le sport pur et dur ne suffit plus pour séduire des coureurs. La performance pure n’est pas le seul critère pour participer à un événement. Les sponsors veulent du monde, le monde attire le monde, le monde intéresse la presse et le cercle vertueux se met en place…

Les coureurs sont très attachés à la Transjurassienne, les élites comme les populaires.

Les coureurs sont très attachés à la Transjurassienne, les élites comme les populaires.

L’environnement des longues distances populaires internationales est de plus en plus concurrentiel. Comment la Transjurassienne doit-elle évoluer pour tirer son épingle du jeu là où ses concurrentes comme la Marcialonga ou la Vasaloppet proposent quasiment une garantie neige ?

C’est une grande préoccupation de l’équipe. Il nous faut vaincre ces réticences franco-françaises. La worldloppet ne veut surtout pas revivre un hiver comme le dernier avec des courses longues distances qui se sont faites sur une boucle de 5 km ! Elle limite aujourd’hui à un tracé de minimum la moitié du parcours original, soit 34 km pour nous. C’est une avancée concrète et grâce à de la neige de culture, c’est un défi possible. Cette année, 750 000 à 800 000 euros n’ont pas été dépensés sur le massif du Jura après cette annulation. Aujourd’hui, la fédération internationale de ski va donner des coupes du monde à des organisations capables de faire des réserves de neige (snowfarming) comme cela a été le cas à Prémanon au CNSNMM. Sécuriser 34 km de piste me paraît essentiel aujourd’hui. La Marcialonga se joue à guichets fermés à 7000 coureurs : n’est-ce pas là une piste intéressante en termes de développement économique ? Est-ce que la France souhaite faire d’un événement comme La Transjurassienne un événement porteur de notre culture nordique, un événement étendard pour le nordique ? Ce sera ça ou végéter au plan national et s’embêter avec des petites histoires ou souhaite-t-on prendre le tournant de l’évolution entre les 20 et 21e siècles ? Les mentalités ont changé, il faut vivre avec son temps. Si on veut développer la Transju, ça passe par un développement

Comment voyez-vous la Transjurassienne dans 10 ans ?

La réponse est un peu dans mes propos précédents. On doit faire tous les efforts de protection pour le Grand Tétras, on peut travailler en parallèle au développement de la Transju. La Transju a été prise en otage cet hiver, tout cela n’est que prétexte. On doit défendre cet oiseau, on a avancé sur ce dossier, maintenant, il faut que cette ouverture d’esprit aille plus loin et de façon durable. Ce virage est fondamental pour l’avenir de la Transjurassienne. Cette annulation ne doit pas servir à rien. Elle doit permettre de décanter les choses. Si on ne change rien, c’est la mort de La Transju dans 5 ans. On voit bien que le ski de fond, sport santé et nature par excellence, progresse énormément et partout dans le monde. L’opportunité est là, à chacun de la saisir.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.