Médias immédiats

C’était il y a 22 ans à Albertville. La Savoie accueillait des Jeux olympiques d’hiver que l’on disait humains et technologiques. Dans le bel écrin des Saisies, où les supporters norvégiens de l’infernal duo Daehlie-Ulvang mettaient une joyeuse, je couvrais mes premiers Jeux. Le Dauphiné Libéré, où j’écrivais alors, m’avait confié un bel ordinateur portable, lourd comme une brique et épais comme l’annuaire des Hauts de Seine. C’était une révolution.

Quelques semaines plus tôt, à Ruhpolding, pour  tester mon joujou ultra-moderne lors d’une coupe du monde de biathlon, j’avais cassé un téléphone allemand pour pouvoir brancher sur les  entrailles du combiné les pinces qui me permettaient d’envoyer à Grenoble ma précieuse copie. Ma belle machine en bakélite gris  n’avait pas été conçue pour fonctionner hors de France.

Un peu avant, c’était le fax ou les sténos qui transcrivaient l’article en direct au téléphone. Ce qui donnait à peu près ceci. « Vous m’entendez ? Je dicte… Balland… B comme Berthe, A comme Alain, L comme Laurence… » Balland se transformait ainsi parfois en Palland et le ski de fond en ski de con… Bref, l’erreur est humaine et la honte un état éphémère.

Je ne raconte pas ceci pour jouer les anciens combattants de la plume ou râler sur le XXIe siècle qui va trop vite ma brave dame. Bien au contraire.

Médias

Hier, dans l’aire d’arrivée du super-G dames, je twittais, facebokais, textotais, photographiais avec gourmandise comme la totalité des journalistes posés en bas de la piste. Chaque seconde, Twitter se gavait d’information sur le traceur, la course ou le cours de l’or. Cette boulimie de « news » instantanées modifie l’approche du travail des médias. Hier, un journaliste était un coureur au long cours. Aujourd’hui, il est un sprinteur. Et dans ce grand bazar olympique, il est de plus en plus difficile de démêler qui informe, qui communique, qui se trompe et qui analyse…  Il faut faire de l’audience, vendre et séduire… On lance le pavé, on dérape, un peu, on se rétablit comme on peut… et de toute façon, dans cinq minutes, une autre info écrasera la précédente. Pour les médias, qui sont aussi, on l’oublie trop souvent, des entreprises commerciales, la course est sans pitié.

Ce bouillonnement médiatique est compliqué à appréhender pour les athlètes. L’Olympien « d’avant » vivait dans sa bulle, loin des siens et des médias de son pays. Il  les croisait dans l’aire d’arrivée ou en conférence de presse mais il pouvait vivre deux semaines sans trop savoir ce qui se disait ou s’écrivait. Marielle pouvait s’époumoner contre les mauvais résultats ou les éditorialistes se déchainer à chaque porte ratée, le sportif était préservé.

Aujourd’hui, chaque membre de l’ équipe de France olympique est pratiquement le premier envoyé spécial à raconter ses propres performances… et l’envers du décor. Hier, Marie Martinod, de l ‘équipe de France de freestyle, célébrait la Saint Valentin en montrant sur Facebook la photo du joli camion rouge dans lequel ses parents  auraient conçu l’enfant de l’amour. Sur Twitter, Martin Fourcade montrait ses médailles pendant qu’il partageait les photos dénudées dans Play Boy de Miriam Gossner qui ont fait le tour de la toile plus rapidement que Ligety ne dévale un géant.

Tweet

Le Comité International Olympique a posé des règles pour tenter de maîtriser le déferlement mais il y a désormais une autre compétiton entre les médias, les athlètes et le public : qui twittera le premier ?

Communiquer sans trop en faire. Dévoiler sans tout montrer. S’exposer sans se disperser. Devenir médiatique sans oublier que l’on est d’abord là pour gagner. Sacrés enjeux pour de jeunes adultes qui pour certains ne voient la lumière des projecteurs que tous les quatre ans. « Les médias sociaux sont une donnée que nous prenons désormais en compte dans nos relations avec les athlètes », nous expliquait l’autre soir Stéphane Bouthiaux, le patron des biathlètes.

Pour un Martin Fourcade, aussi à l’aise dans l’exercice que pour blanchir les cibles, d’autres peuvent y laisser de l’énergie… voire plus.

Etre champion est un métier difficile que la sphère médiatique, celle qui aide aussi à décrocher des contrats, complique et qu’il faut désormais intégrer dans son apprentissage de la performance comme la musculation, la technique, la diététique ou la préparation mentale.

Sans jamais oublier que le meilleur moyen de se faire une place dans les médias reste encore d’être champion olympique.

Fort heureusement.

 

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