Pierre Mignerey : «Je veux rassurer les puristes, il n’y aura pas de révolution»

SKI DE FOND – Suite de notre entretien avec Pierre Mignerey, le patron mondial du ski de fond. Après avoir fait le tour des informations sur les nouveautés de la prochaine saison d’hiver, nous nous penchons, dans ce deuxième volet, sur les réformes qui pourraient avoir lieu dans les années à venir : skiathlon, team sprint mixte, retour des poursuites…

 

  • Pierre Mignerey, on lit dans les journaux « la FIS a décidé… ». En réalité, qui prend les décisions sur l’avenir du ski de fond mondial ?

Le système FIS est organisé en commissions et sous-commissions qui débattent et proposent des évolutions qui devront ensuite être approuvées par le conseil de la FIS. Toutes les grandes et moyennes nations sont représentées lors des commissions Ski de fond. Chaque pays est libre de choisir son représentant et, au niveau du ski de fond, il s’agit très majoritairement de personnes directement impliquées dans la gestion des équipes nationales (par exemple pour la France : François Faivre).

On entend souvent dire que les décisions sont prises par des gens déconnectés du milieu et des athlètes mais ce n’est définitivement pas le cas. En tant que professionnels employés par la FIS, nous sommes force de propositions, nous exprimons notre point de vue mais nous ne disposons pas du droit de vote au moment de la prise de décision. Sur certains points, il arrive que nous ne soyons pas suivis.

 

  • Pour les années à venir divers formats de compétitions sont amenés à disparaître comme par exemple, le skiathlon. Pourquoi ce choix ?

A ce stade, il s’agit juste d’une proposition. Nous espérons une décision au printemps prochain et une mise en œuvre progressive dans les années qui viennent. Cette proposition fait suite à plusieurs années de discussion sur l’avenir du ski de fond. Nous avons été mandatés par le comité Ski de fond au mois de juin dernier pour présenter notre vision du ski de fond à l’horizon 2020-2025.

Nous avons donc essayé d’établir un état des lieux de notre situation actuelle, de faire une analyse prospective des défis auxquels notre sport est ou sera confronté, d’analyser les attentes des différents acteurs qui constituent notre environnement et enfin de faire quelques propositions concrètes.Dans ce cadre, nous avons essayé d’analyser les points les points positifs et négatifs de chaque format de compétition.

 

A notre avis, la balance penche clairement du côté négatif pour le skiathlon.

 

A notre avis, la balance penche clairement du côté négatif pour le skiathlon. A l’origine, il avait été conçu pour associer les deux techniques en une seule course et surtout pour favoriser des scénarios de course intéressants avec des rebondissements, des changements de leaders après le changement de skis. Sur le papier, le concept est très bon, mais il ne fonctionne pas vraiment en réalité. Ce format ne se résume bien souvent qu’à une mass-start avec un changement de skis au milieu.

De plus, il faut savoir que le skiathlon nécessite de grosses infrastructures, deux pistes distinctes pour le classique et le skate, un stade suffisamment large et long pouvant accueillir un stand de changements de skis. Il exige aussi une quantité de neige importante pour créer les boucles nécessaires pour les deux styles. Par conséquent, seul un petit nombre de stations sont capables de répondre à ces critères et donc d’organiser une telle épreuve. Au final, ce format demande des moyens techniques immenses.

Il faut ajouter que c’est une discipline exigeante financièrement, en terme de matériel et de fartage ce qui n’est pas mince en conséquences, à la fois pour les skieurs et aussi pour les staffs : équipement spécifique, plus de skis, plus de farts, plus de tests donc plus de techniciens. Dans les catégories jeunes, ce problème est encore plus ressenti.

 

 

 

En coupe du monde, la course propose deux pistes différentes, une pour le classique, une pour le skate, il faut donc aux télés plus de caméras et de caméramen, ce qui augmente considérablement le coût pour la production. Par ailleurs, ce même format n’est quasiment plus utilisé aux niveaux inférieurs : circuits Coupes d’Europe ou circuits nationaux.

En conclusion, cette longue liste de points négatifs montre que le rapport qualité-prix du skiathlon n’est pas suffisant pour maintenir cette épreuve au calendrier. Dans un monde actuel axé sur le développement durable et le contrôle des coûts, il est nécessaire de prendre en considération les aspects environnementaux et financiers.

 

  • Nous avons appris également que le team sprint allait être modifié. Comment ? Et pourquoi ce choix ?

L’idée serait de proposer un team sprint mixte. On sait que les épreuves par équipe mixtes sont dans l’air du temps. De nombreux sports vont dans cette direction mais nous devons encore poursuivre nos investigations avant de faire ce choix.

Parmi les arguments en faveur de ce changement, on peut surtout citer le fait qu’un team sprint mixte devrait permettre à plus de nations de participer et d’avoir des bons résultats. N’oublions pas que l’un des objectifs principaux pour les années futures est d’avoir plus de nations compétitives sur le circuit coupe du monde. Cela devrait aussi pousser certaines nations à ne pas exclusivement se concentrer sur un seul sexe.

 

  • Y a-t-il des éléments qui plaident contre ?

Deux gros points sont à prendre en considération. Tout d’abord, le ski de fond va perdre une médaille aux Mondiaux et aux Jeux Olympiques. Mais je pense que les athlètes n’y perdront rien car ils auront toujours tous le même nombre de médailles potentiel.

Ensuite, le fait d’organiser une épreuve relativement courte sur un jour va créer des défis pour les organisateurs quant aux revenus financiers que va apporter l’épreuve. En effet, une seule course entraîne moins de revenus. Pour les spectateurs, une seule course signifie une durée plus courte de divertissement sur le bord de la piste.

Pour résumer, la possibilité de remplacer le team sprint traditionnel par sexe en team sprint mixte va nécessiter une évaluation approfondie. Cette décision devra prendre en compte tous ces aspects différents, mais personnellement je crois profondément que si nous pensons collectivement que le team sprint mixte va être bénéfique pour le ski de fond, je ne pense pas que nous devrions avoir peur de perdre une médaille dans les grands évènements à titre.

 

 

 

  • Nous aurons peut-être au programme dans les années à venir des week-ends avec une individuelle 10/15 km suivi d’une poursuite 15/30 km le lendemain. C’est le grand retour des poursuites qui n’étaient quasiment plus au programme ?

Oui, ça serait un retour des poursuites en dehors des épreuves par étapes. Une poursuite est d’autant plus intéressante que les écarts au départ sont faibles et que les possibilités de voir se constituer un groupe de tête et des groupes de chasse sont importantes. Nous pensons que le fait d’avoir une poursuite longue sera favorable au développement de scénarios intéressants et que les positions ne resteront pas figées sur les résultats du premier jour. C’est ce que les gens veulent voir : de l’action, des changements de leader et de la tactique de course.

 

Le ski de fond comme tous les autres sports a besoin de s’adapter à un monde qui évolue

 

  • D’une façon générale, qu’est-ce qui pousse à vouloir supprimer ou remplacer certaines disciplines ?

Ce n’est pas nouveau de vouloir modifier le programme et de vouloir faire évoluer la discipline. Chaque année, la famille du ski de fond discute les formats et en propose de nouveaux. Le ski de fond comme tous les autres sports a besoin de s’adapter à un monde qui évolue, à des moyens technologiques qui bouleversent notre habitude de vie, nos centres d’intérêt et notre façon de nous divertir.

Qu’on le veuille ou non le sport de haut niveau fait partie du business du divertissement et si l’on veut continuer à être un sport qui compte, il nous faut nous adapter aux attentes des jeunes générations, des spectateurs, des téléspectateurs ou encore des sponsors. Il est donc clair que nous ne pouvons pas continuellement débattre, il faut maintenant prendre des décisions. Toutes ces propositions sont à l’heure actuelle sur la table et serviront de base aux futures discussions et évaluations.

Je veux rassurer les puristes, il n’y aura pas de révolution. Nous souhaitons juste rationaliser, simplifier et rendre notre discipline plus attrayante pour le plus grand nombre et en particulier pour les enfants et les jeunes skieurs. Il n’est pas non plus question d’oublier nos traditions. Elles doivent rester notre fondement de base.

 

  • Justement, on a l’impression qu’il est de plus en plus difficile de mêler « tradition » et « attractivité ». Pourquoi ça semble si compliqué aujourd’hui d’organiser des formats traditionnels pas forcément très télévisuels ? La télé a-t-elle une place importante dans les décisions ?

Aujourd’hui, c’est vital pour un sport d’avoir la plus grande visibilité possible. Malgré la révolution technologique à laquelle nous assistons, la télé reste encore le média le plus porteur. Le financement d’un sport passe aujourd’hui par une bonne et importante diffusion à la télé.

Cela dit, la télé ne doit pas non plus dénaturer le sport mais on se doit d’essayer de prendre en compte leur souhait principal : privilégier des formats entre 45 min et 1h15. Le format de course lui-même n’est finalement pas si important que cela. On sait que les attentes du public sont très variables d’un pays à l’autre. Il n’en reste pas moins que les formats les plus spectaculaires et les plus simples sont en moyenne les plus susceptibles d’intéresser le plus grand nombre.

 

  • Simplifier la discipline c’est donc programmer sur plusieurs week-ends le même type d’épreuves ?

Les coupes du monde pourraient s’articuler sur plusieurs week-ends types qu’on retrouvera tout au long de l’hiver : un week-end avec un sprint et une distance courte (10/15 km), un autre week-end avec une individuelle (10/15 km) suivie d’une poursuite longue (15/30 km) et un dernier avec une distance et un relais.  Ces trois week-ends types devraient pouvoir se retrouver dans les deux périodes principales de la coupe du monde : avant le Tour de Ski ansi qu’entre le Tour de Ski et les Mondiaux ou JO. Un ou deux week-ends sprint pourront être programmés dans la seconde période pour donner aux athlètes typés distance la possibilité de souffler ou de se préparer en course de saison. La dernière période de coupe du monde (après les mondiaux) sera essentiellement composée des traditionnels 30-50 km à Holmenkolen et des finales de la coupe du monde.

En conclusion, je ne pense pas qu’on puisse dire que l’on fera toujours la même chose mais que ce sera plus lisible pour le grand public.

 

  • Faire ce type de week-end, par exemple une individuelle suivie d’une poursuite (c’est-à-dire un peu comme du biathlon sans tir), n’est-ce pas prendre le risque de rendre le ski de fond ennuyeux et répétitif ?

Chaque week-end type ne sera au programme que 2 ou 3 fois dans une saison. Cela laisse quand même place à une grande variété d’épreuves, en sachant que ce schéma répétitif sera absent lors des mini-tours (par exemple le Ruka Triple et/ou le mini-tour Canada), lors du Tour de Ski et lors des championnats du monde ou des JO. C’est vraiment simplifier et non pas faire la même chose tout le temps.

 

  • Pierre Mignerey, pour rassurer les inconditionnelles de l’épreuve par équipe, va-t-on assister de nouveau à des relais « normaux » dans les années à venir ?

Oui, il y aura bien sûr à nouveau des relais dans les années à venir. Si nous parvenons à mettre en place la trame dont nous parlions précédemment, il y aura chaque année deux relais en coupe du monde plus celui prévu au programme des Mondiaux ou JO. Ce sera déjà le cas pour la saison 2018-2019 : La Clusaz, Ulricehamm et Seefeld.

 

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Pierre Mignerey :

 

 

 

 

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