Selina Gasparin, la Cologna du biathlon

BIATHLON – Depuis 2011, Nordic Magazine publie, dans chacun de ses numéros, un long portrait consacré à un athlète. C’est à chaque fois l’occasion de mieux connaître celle ou celui dont on admire les exploits.
Retrouvez ici l’article qui évoquait, en février 2017, Selina Gasparin.

 

Elle a eu le temps de se changer et de se réchauffer. Dans la zone réservée aux athlètes de l’immense complexe de biathlon de Sochi baptisé Laura, la longue attente commence pour la porteuse du dossard 27 à l’issue de l’individuel des Jeux olympiques en Russie. Selina Gasparin vient de réaliser une course parfaite. Créditée d’un 20/20 au tir, elle pointe alors à 1’45 de la future triple championne olympique, la Bélarusse Darya Domracheva. Mais de nombreuses athlètes sont encore sur la piste. Le temps passe, sans doute pas assez vite pour la Suissesse. Pourtant, ni Gabriela Soukalova, ni Anaïs Bescond et Veronika Vitkova ne viendront lui barrer la route vers son rêve olympique. La première médaille d’argent suisse en biathlon sera bien pour Selina Gasparin. « Je me souviens très bien de cette journée, témoigne la jeune Lena Häcki, qui incarne la relève helvète. J’ai suivi la course à la télé. Elle avait fait du très bon travail ! J’étais tellement fascinée que j’ai regardé la course une deuxième fois sur une autre chaîne qui la rediffusait plus tard en soirée. »

 

Selina Gasparin (SUI) –  Manzoni/NordicFocus.

 

Décrocher cette deuxième place a non seulement suscité une joie immense chez Selina Gasparin, mais également le sentiment du devoir accompli. « Être la première à le faire m’a rendue fière et heureuse. C’est tellement difficile de trouver le chemin pour arriver au sommet que lorsque vous y arrivez, c’est un sentiment incroyable. Se rendre compte qu’on a pu le faire par soi-même est fabuleux. »

 

Une autobiographie à 32 ans

« J’étais tellement contente pour elle, se souvient Marie-Laure Brunet, son amie de l’équipe de France, dix-septième de cette même course. Ça m’a fait énormément plaisir de la voir briller. Jusqu’en 2013, elle était la seule biathlète suisse engagée sur la coupe du monde, la seule femme au milieu de tout un staff masculin ! Il lui a fallu la foi pour monter sur le podium ce jour-là. »

A l’image d’un Dario Cologna en ski de fond, Selina Gasparin restera comme une pionnière pour avoir brillé au plus haut niveau international. En mode  précurseur, elle fut la première vainqueur d’une coupe du monde, c’était du côté de Hochfilzen sur le sprint en décembre 2013, avant de briller à nouveau sur l’épreuve d’Annecy Le Grand Bornand. Chef de file d’une discipline alors parent pauvre des sports d’hiver en Helvétie, pays où l’alpin est roi, la jeune femme de 32 ans a tenu à se livrer dans une autobiographie où elle aborde sans tabou tous les sujets : son enfance, son éducation, la place du sport dans sa vie, ses sœurs, sa famille, son mari, sa fille…

« J’ai toujours rêvé d’écrire un livre, témoigne la native de Samedan, une bourgade de 3 000 habitants située dans le canton des Grisons. Je voulais partager un peu de ma personnalité, de ma vie de sportive, de mon parcours, mais il est évident que sans ce succès à Sochi, je n’aurais pas eu suffisamment confiance en moi pour me lancer dans l’écriture. »

 

Selina Gasparin (SUI) – Manzoni/NordicFocus.

 

Pourquoi se livrer maintenant et pas une fois les skis et la carabine raccrochés au clou ? « Je voulais rester sur les images et les émotions vécues à Sochi, ne pas perdre ce ressenti. Ce livre permet aux gens de découvrir le biathlon autrement. C’était aussi une façon d’emmener les lecteurs vers mon prochain rêve sportif : les Jeux olympiques de 2018 en Corée du Sud. Sachant que mon autre rêve, dit-elle avec un joli sourire, c’est de devenir un jour la grand-mère d’une grande famille avec des enfants et petits-enfants qui aimeront passer du temps ensemble dans la nature. »

Suivant donc la tendance des biographies lancée par des sportives comme Lindsey Vonn ou Anna Fenninger, Selina Gasparin décrit aussi tous les sacrifices à faire pour arriver au plus haut niveau. « Elle est une grosse bosseuse, capable d’encaisser un entraînement lourd et riche de nombreuses intensités, un peu selon le mode d’entraînement allemand, note, en connaisseuse, Marie-Laure Brunet, médaillée olympique à Vancouver. Mais c’est aussi une fille joyeuse, qui aime la vie et aller vers les autres, quelqu’un de curieux et d’enjoué. »

 

Un modèle inspirant

Aujourd’hui modèle pour la jeune génération incarnée justement par ses soeurs Elisa (25 ans) et Aita (23 ans) qu’elle espère un jour voir évoluer dans les sommets qu’elle tutoie, l’aînée de la fratrie ne ménage pas sa peine pour les accompagner. « Parfois, je me mets à rêver d’un podium en relais avec Elisa et Aita, ce serait vraiment cool et totalement inattendu si je regarde la situation du biathlon suisse féminin il y a seulement quelques années… », glisse l’aînée.

« Elle est mon modèle depuis que j’ai commencé le biathlon, assure pour sa part Lena Häcki. C’est une personne inspirante et impressionnante. Elle cherche toujours de nouvelles améliorations, elle travaille beaucoup et n’abandonne jamais. »

Cette manière de se comporter avec la relève témoigne de sa générosité : « Je me sers de mon expérience pour aider les plus jeunes sur des détails. »

 

Je crois que pour réussir, il ne faut pas être mère.

 

Une déclaration d’autant plus inspirée que Selina Gasparin est venue au biathlon très tardivement et en véritable autodidacte. D’abord fondeuse, elle a découvert son sport de prédilection à l’âge de 20 ans, en Norvège, au pays d’Ole Einar Bjoerndalen, où elle a fait une partie de ses études.

La barrière de la langue n’a pas été une difficulté. Elle parle allemand, anglais, norvégien, français, romanche (la langue des Grisons suisses)… et pratique quotidiennement le russe, la faute à l’homme de sa vie, le fondeur Ilia Chernousov qu’elle a épousé en juin 2014.

 

Mari russe et nounou hongroise

Aujourd’hui maman d’une petite Leila née en février 2015, la Suissesse a retrouvé le circuit de la coupe du monde cet hiver où elle peut parler maternité avec Marie Dorin-Habert et Darya Domracheva… « Ce nouveau statut réclame une nouvelle organisation, complète Sandrine Bailly, consultante pour Nordic Magazine. Revenir, c’est peut-être plus difficile avec quelques années de plus. Mais Selina a les armes pour jouer sur une course d’un jour, si elle retrouve son meilleur ski. De toute façon, chaque parcours est différent lorsqu’on revient à la compétition. »

L’intéressée l’admet : « Effectuer une carrière de haut niveau est déjà difficile sans enfant, alors avec… Je crois que pour réussir, il ne faut pas être mère. Mais d’un autre côté, cela donne un sens à votre vie, vous fait relativiser, vous donne tellement de joie. Et si on le veut vraiment et qu’on s’organise pour, cela devient possible. C’est sans doute mon plus grand défi à venir. »

 

Selina Gasparin (SUI) – Manzoni/NordicFocus.

 

Le papa, qui court sur le circuit des longues distances Visma Ski Classics les week-ends, garde la petite la plupart du temps car Madame a fait le choix de ne pas l’emmener sur la coupe du monde. « Même si ce n’est pas évident pour une jeune maman, elle peut se concentrer à 100 % sur le biathlon avant de retrouver sa fille entre les étapes », note Marie-Laure Brunet. Une nounou hongroise, histoire de découvrir une autre langue chez les Chernousov-Gasparin, offre aussi un peu de latitude au couple. « Je prends la partie sportive de ma vie très au sérieux, mais une fois avec ma fille, j’ai plaisir à jouer avec elle. Le biathlon me donne de l’énergie pour ma vie de famille et vice-versa », confie la Grisonne qui va mettre toutes les chances de son côté pour briller à Pyeongchang, l’hiver prochain.

L’été dernier, elle a quitté avec mari, enfant et bagages sa chère vallée de l’Engadine pour s’installer à Lenzerheide, à deux pas du complexe de biathlon. « Ce stade offre des conditions d’entraînement optimales à Selina », se réjouit Ilia Chernousov. Pour améliorer sa régularité derrière la carabine, elle a d’ailleurs partagé un stage d’entraînement avec la Finlandaise Kaisa Makarainen, meilleure biathlète du monde en 2011 et 2014. « Un moment précieux et réconfortant » pour l’athlète suisse qui ne néglige décidément aucune piste pour revivre pleinement son rêve olympique.

 

Cet article est paru dans Nordic Magazine n°22 (février 2017)
Photos : NordicFocus

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.