Ski de fond : Quel modèle pour l’avenir des teams ?

SKI DE FOND – Manager du e-Liberty ski team, le Bornandin Alban Gobert interroge sur l'avenir et propose quelques pistes de réflexion sur le modèle futur des teams dans le ski de fond.

SKI DE FOND – Le Bornandin Alban Gobert interroge sur l’avenir et propose quelques pistes de réflexion sur le modèle futur des teams dans le ski de fond.

 

 

  • Alban Gobert, vous restez, malgré une évolution dans votre carrière professionnelle, engagé auprès de e-Liberty Ski Team cette prochaine saison. Cette évolution s’accompagne toutefois d’une évolution organisationnelle…

Oui, en fait, on a vu les limites de notre système associatif basé sur l’implication financière des partenaires privé/public d’une part, et des membres de l’équipe d’autre part. Depuis 2013, année après année, on a fait face à une baisse régulière des aides publiquesjusqu’à une disparition totale l’année dernière.

En parallèle, c’est presque impossible d’attirer des partenaires privés sur les ressorts classiques que le sport utilise depuis des années : vous me donnez de l’argent, je vous apporte de l’image et de la notoriété. On a utilisé d’autres leviers mais vu les sommes dont nous avons besoin pour faire tourner le team ce n’est vraiment pas simple. On a multiplié les actions d’autofinancement : événements, magazine, club supporters, et augmenté l’implication des athlètes dans l’organisation de la structure, mais là aussi on a atteint nos limites.

  • Quel est le budget d’une équipe comme la vôtre ?

Quand je suis arrivé au team, on tournait sur un budget de 75 000 euros environ. Aujourd’hui c’est environ 150 000 euros de cash, sans valoriser les partenariats matériels et accompagnements… là où, en face de nous sur le circuit de la Visma qui devient le circuit numéro 1, des écuries disposent de budget de deux millions d’euros et plus pour les plus grosses ! Nous aurions besoin, pour assurer la pérennité, d’un budget de 400 à 500 000 euros pour une quinzaine d’athlètes. Pour enfin sortir d’un fonctionnement de bout de ficelles.

On a choisi de professionnaliser la structure pour la rendre plus performante. On l’a fait avec nos moyens et au prix de lourds sacrifices. Emilien sur l’aspect sportif fait le boulot d’entraîneur, technicien, logisticien, préparateur sportif, gestionnaire du quotidien et j’en passe, et moi j’ai assuré le reste : la structuration et coordination générale, les financements, les partenariats, la communication, les relations publiques, la vision à long terme, tout en essayant de responsabiliser les athlètes au maximum pour m’épauler sur certaines de ces tâches. Pour ma part j’ai fait ça presque totalement bénévolement.

  • Est-ce seulement une question d’argent ?

C’est le nerf de la guerre, quoiqu’on en dise. Mais les raisons sont à la fois internes et structurelles et à la fois externes et systémiques. Cet automne, on a constaté, et c’est une mauvaise nouvelle pour le nordique français, que le modèle professionnel du team Jobstation – un peu basé sur le cyclisme – n’a pas fonctionné. C’était une aubaine de voir s’impliquer pleinement Guilhem (De Lajarte), le patron de Gel Groupe, mais on savait aussi que la force de ce modèle était aussi sa faiblesse le jour où il partirait. Aujourd’hui, on voit qu’après lui, personne n’a pu prendre la suite…

Notre modèle hybride nous a appris et nous a convaincu de nombreuses choses comme par exemple  l’importance capitale d’impliquer les athlètes dans ce qu’on appelle “le projet de vie”. Tout n’est pas à jeter, loin de là. On a prouvé qu’on devait croire et faire confiance en ces “seconds couteaux” comme certains les appellent. On sait former et monter des athlètes à un super niveau, mais la réalité c’est qu’on ne peut pas les tenir dans le temps.

SKI DE FOND - L’association Haute-Savoie Nordic team vient de s’engager, pour trois ans, avec un nouveau partenaire titre pour donner naissance au e-liberty ski team. Objectif : devenir une équipe professionnelle internationale de ski de fond.

 

Au moment où ils commencent à être mûrs et où ils sont en capacité d’exploiter tout leur potentiel, prêts à vivre leurs plus belles années sportives, ils nous quittent. Rattrapés par le rouleau compresseur de la vie avec un besoin de stabilité, de construire une vie pro, une vie de famille, d’être comme tout le monde.

Soit le poids financier est devenu trop lourd, soit ils sont dragués avec des salaires en guise de carotte par les entités du ski, comme les clubs, les comités, les marques. Ce sont les profils parfaits pour eux et faciles à récupérer. Et pour nous à chaque fois qu’un athlète mature ou un leader part, ça fragilise notre équipe et notre équilibre.

  • Comment expliquez-vous cette impasse stratégique en termes de modèles économiques ?  

Pour les raisons évoquées précédemment d’abord – une évolution inéluctable des sources et ressources financières et des problèmes de structuration interne -, mais aussi parce que la sphère da la compétition nordique n’était pas prête à faire une place à d’autres modèles et nous a fermé petit à petit la porte.

Le monde de la compétition est un monde d’individualistes. Sous ses faux airs, le nordique n’y échappe pas. Chacun protège son territoire, sa place, ses intérêts. Par conséquent, beaucoup protègent le modèle qui leur offre cette place, et nous mettent, de façon souvent détournée, des bâtons dans les roues. D’autres se contentent de suivre.

Le système fédéral est verrouillé et de plus en plus hermétique. Nous l’avons souvent constaté à nos dépens. Les exemples ne manquent pas : interdiction pour les teams d’aller sur la coupe d’Europe pour ne pas risquer la remise en cause de la légitimité de tel ou tel coureur ; des cadres techniques nationaux juges et parties, à la fois entraîneurs et sélectionneurs avec tous les litiges et les sentiments d’injustice – justifiés ou pas – que cela peut engendrer ; des fenêtres de plus en plus étroites pour les athlètes hors cadre fédéral d’avoir une chance de se sélectionner pour les circuits internationaux et des espoirs qui s’amenuisent ; des aides individuelles du département qui transitent par le comité régional, seul décideur de leurs critères d’attribution et de leur fléchage.

SKI DE FOND - L’association Haute-Savoie Nordic team vient de s’engager, pour trois ans, avec un nouveau partenaire titre pour donner naissance au e-liberty ski team. Objectif : devenir une équipe professionnelle internationale de ski de fond.

C’était l’un des piliers fondateur de l’économie du team avec un reversement dans le pot commun de l’équipe. Aujourd’hui seuls deux athlètes en bénéficient ; des personnes qui n’hésitent pas à critiquer ouvertement nos choix et notre fonctionnement du team – sans vraiment les connaître ni chercher à les comprendre – auprès des athlètes du team, ce qui a juste pour conséquence d’installer le doute dans leur esprit. Alors que la confiance c’est ce qui est le plus compliqué à construire, et le doute ce qu’il y a de pire pour un athlète.

À la fin, quand toutes les dynamiques sont cassées, ce sont presque toujours les athlètes qui trinquent. Pendant cinq ans, presque toutes les grandes orientations qu’on a données pour le team l’ont été par défaut, c’était une question de survie…

On a essayé de marcher avec le système, mais ça n’a pas été concluant. Ce qui est sûr, c’est que personne ne nous a vraiment aidés ou soutenus. C’est pesant d’être mal compris dans notre approche. Pour ma part, au printemps, c’était devenu trop lourd à porter. J’étais à bout de force mentale et physique, j’y ai mis trop d’investissement personnel et financier… j’ai dû prendre du recul et penser un peu à moi. Emilien est à 200 %. Depuis l’hiver dernier je réfléchis à la suite à donner au team. Il convient désormais de trouver une nouvelle structuration pour impliquer plus de monde à partir de nouveaux ressorts et mécanismes, adaptés à la société actuelle.

 

  • Vers quel modèle se tourner dans ce cas ?

Concrètement, je veux proposer un modèle qui façonnera l’athlète professionnel de demain. Pas un athlète payé pour faire son sport uniquement, mais un athlète payé pour tout ce qu’il est et qu’il apporte en tant qu’homme, y compris dans son sport, dans l’entreprise, dans la société. Selon moi, le premier pas c’est de connecter et confronter l’athlète au monde professionnel, au monde de l’entreprise pendant sa carrière et pas au moment de sa reconversion.

Mais aussi de connecter les établissements de l’enseignement supérieur, les collectivités et autres institutions autour des athlètes. Il existe plein de ponts et il y en a d’autres à créer. Je suis convaincu de ça, car nous l’avons expérimenté au niveau du team et c’est lorsque nous l’avons mis en place que ça a le mieux marché pour nos athlètes. C’est un écosystème adapté au monde d’aujourd’hui et durable que je souhaite mettre en place.

SKI DE FOND - L’édition des 40 ans de la plus grande course de ski de fond en France, La Transjurassienne, a été remportée par Robin Duvillard devant Gérard Agnellet et Benoît Chauvet.

 

Durable pour tous ses acteurs, c’est à dire créer un équilibre où chacun tirera partie de cet écosystème. J’ai la chance d’avoir le soutien de Christian Mars, le patron du groupe e-Liberty, qui m’a permis d’intégrer l’agence de communication du groupe et qui partage cette vision. Il souhaite qu’e-Liberty soit moteur pour ce projet. Je travaille pour le moment à affiner le projet et trouver des personnes pour le lancer. Je ne veux pas le faire seul. En fonction des résultats, je déciderai début 2020 de poursuivre ou non. Et peut-être ensuite un lancement au printemps prochain.

 

  • Comment le projet financera le team ?

Ce projet ne sera pas uniquement centré sur le nordique et n’a pas pour vocation de financer directement le team. Il apportera ce dont le team a besoin en premier : de la stabilité aux athlètes. Ensuite, j’imagine le cercle vertueux se mettre en place. À ce moment- là, j’espère qu’il profitera à la structure team. C’est l’appui de Christian Mars qui permet à l’équipe d’exister aujourd’hui.

 

  • Et le team cet hiver ?

Quand j’ai pris un peu de recul, Emilien et les athlètes ont repris un certain nombre de tâches de gestion courante. Je prépare la suite mais, pour l’instant, le team fonctionne à l’essentiel pour se concentrer sur son cœur de métier : le sportif. Je m’impliquerai sur ce que les autres ne peuvent pas faire, et me concentrerai sur quelques projets de communication et à faire vivre nos partenariats lors de cette période de transition.

Mais cette situation ne pourra pas durer dans le temps… En tant que team, nous serons présents uniquement sur les courses et circuits longues distances. Nous croyons en leur développement et leur avenir. Nos athlètes auront le choix de leurs circuits et pourront, s’ils le souhaitent, s’aligner sur des coupes de France pour jouer les sélections coupe d’Europe avec leurs comités respectifs. On dévoilera la composition de l’équipe et un nouveau partenaire dans quelques jours. 

 

Photo : Nordic Magazine

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